Parcours en images de l'exposition

RENOIR ET L'AMOUR

avec des visuels mis à la disposition de la presse
et nos propres prises de vue

Parcours accompagnant l'article publié dans la Lettre n°638 du 13 mai 2026



Affiche de l'exposition
Panneau avant l'entrée de l'exposition


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Scénographie.
 

Des années 1860 à 1880, Auguste Renoir (1841-1919) joue un rôle majeur dans l’invention de l’impressionnisme. Il s’impose aussi comme l’un des grands «peintres de la vie moderne» (selon l’expression du poète Baudelaire) aux côtés de Degas, Caillebotte, Manet ou Monet. Aujourd’hui, la puissance d’invention et la radicalité de ses œuvres immensément populaires se sont émoussées à force de reproductions, copies et détournements en tous genres. Quand nous les regardons encore, les visages heureux et les gestes tendres des figures de Renoir peuvent nous paraître sentimentaux, voire mièvres, en décalage avec notre vision désormais critique, ironique ou tragique de la modernité.

Pourtant, à travers cette iconographie singulière de couples libres, d’amis bohêmes, de conversations galantes et de déjeuners conviviaux, Renoir déploie une réflexion profonde sur son temps et sur l’amour, non pas tant comme motif, non pas seulement comme sentiment, mais comme méthode et principe pictural : la peinture comme un art du lien. Cette exposition vient réinterroger le sens de certains des plus grands chefs-d’œuvre de Renoir à l’aune de la biographie de l’artiste, des évolutions de sa technique, mais aussi des bouleversements sociaux et culturels de l’époque.

Auguste Renoir, Richard Guino (1890-1973). Venus Victrix, entre 1914 et 1916. Statue en plâtre patiné gomme-laqué. Paris, musée d'Orsay, achat, 2018.

Renoir se détourne très tôt des sujets historiques ou mythologiques. À la fin de sa vie cependant, alors que son marchand Ambroise Vollard l'encourage à sculpter, il choisit, pour sa seule statue monumentale, la figure de Vénus, déesse de l'amour et de la beauté, victorieuse du jugement de Pâris. La déesse a remporté ce concours en promettant au jeune homme l'amour de la plus belle femme du monde, contre Minerve et Junon, qui lui avaient promis la victoire au combat, le pouvoir et la richesse. Renoir révèle ici l'idéal qui a été au cœur de tout son œuvre.
 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Autoportrait, vers 1875. Huile sur toile, 39,1 x 31,6 cm. Williamstown, Clark Art Institute.  Acquis par Sterling et Francine Clark avant 1955. Image courtesy Clark Art Institute.

Renoir, peu porté à l’introspection, pratique rarement l’autoportrait. L’artiste se dépeint ici à l’âge de 35 ans, sans idéalisation, d’une touche nerveuse, les cheveux et la barbe en bataille, les traits émaciés et le regard légèrement absent. À cette époque ses œuvres sont très critiquées et se vendent mal. Ce tableau nous rappelle que les visages souriants et les peintures hédonistes présentées dans l’exposition sont le fruit d’un dur labeur pour un artiste dont le caractère et l’apparence contraste avec ses visions.
 
Marcellin Desboutin (1823-1902). P.-A. Renoir, peintre, 1877. Estampe, pointe sèche. Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et photographie.

Proche des impressionnistes, le peintre et graveur Marcellin Desboutin prend Renoir pour modèle pour ces portraits qui évoquent un passage des souvenirs de Georges Rivière, critique d'art et ami et biographe du peintre: «[Renoir] arrivait de son pas pressé [au caté de la Nouvelle Athènes], la figure sérieuse et l'air distrait, parce que son imagination l'entraînait toujours loin du lieu où il était. Il s'asseyait dans un coin, se mêlait rarement à la conversation générale et, à peu près indifférent à ce qui se disait autour de lui, [..] charbonnait sur la table avec une allumette brûlée quelques traits sans signification.»
 
Frédéric Bazille (1841-1870). Pierre Auguste Renoir, vers 1867-1869. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, achat, 1935.

Renoir rencontre Bazille à l'atelier Gleyre en 1863. Malgré leurs différences de milieu social (Bazille est issu de la grande bourgeoisie montpelliéraine), ils deviennent très proches et partagent plusieurs ateliers. Ici, Bazille représente son ami «dans sa position favorite, les coudes aux genoux» (Georges Rivière). Quelques années plus tard, le frère de l'artiste, Edmond, le décrit ainsi:  songeur, sombre, le front courbé, l'œil perdu [:] si vous voulez voir son visage s’illuminer [...] ne le cherchez pas à table, ni dans les endroits où l'on s'amuse, mais tâchez de le surprendre en train de travailler.»
 
Cartel pour le jeune public


1 - SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME

Scénographie

Issu d’une famille de petits artisans parisiens (son père est tailleur et sa mère couturière), Renoir, après des débuts comme peintre sur porcelaine, s’engage dans la voie du «grand art». Il se forme dans l’atelier du peintre académique Gleyre et à l’École des Beaux-Arts, mais s’en émancipe rapidement pour embrasser le réalisme de Courbet et Manet. Il choisit ses sujets dans le monde contemporain et les dépeint d’une touche franche. Dans son travail s’affirme progressivement un goût singulier pour la célébration de l’amitié et de l’amour, ainsi que pour des thèmes qu’il ne cessera d’explorer: le jeune couple, le repas, la foule ou le nu.

L’existence de l’artiste est alors marquée par ses amitiés avec d’autres peintres et par son idylle avec la jeune Lise Tréhot, devenue son modèle de prédilection et sa compagne vers 1865-1866. Pour Renoir, qui vit alors dans la précarité, l’heure est à une certaine «vie de bohême» et au rejet des normes sociales bourgeoises. Renoir et Lise ne reconnaissent pas les deux enfants nés de leur union, et leur relation, considérée comme illégitime (hors mariage), prend fin vers 1872. Pendant cette période, les œuvres qu’il envoie au Salon sont tour à tour acceptées ou refusées, et les soutiens sont rares.

 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Le Cabaret de la mère Antony, 1866. Huile sur toile, 194 × 131 cm. Stockholm, Nationalmuseum, don 1926. Nationalmusei Vänner. Foto Nationalmuseum.

Renoir peint ce tableau, l’un de ses premiers grands formats, à 25 ans, quelques mois après avoir essuyé un refus au Salon. Peut-être en réaction à cet échec, il valorise ici ses soutiens amicaux et l’esprit de liberté qui anime ce petit groupe d’artistes. Sur la table est posé le journal L’Événement, dans lequel Zola vient de défendre ces «jeunes gens dont le seul crime est de tenter de nouvelles voies». La scène se tient à l’auberge Antony à Marlotte fréquentée par les peintres allant travailler en forêt de Fontainebleau. Les murs sont couverts de caricatures; on y reconnaît au fond Henry Murger, auteur des Scènes de la vie de bohême (1851).
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Promenade, 1870. Huile sur toile, 81,3 x 64,8 cm. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum. Image courtesy of the J. Paul Getty Museum.

Ce tableau est l’un des premiers avec lequel Renoir s’intéresse au couple. Il fait poser son frère Edmond et sa maîtresse Lise, vraisemblablement enceinte à cette période. Si son format moyen correspond à ce que l’on attend d’un tel sujet de genre, Renoir innove par sa touche très libre et son étude de la lumière. Ce sujet devient rapidement populaire en arts et en littérature: «Henriette s’appuyant sur le bras de Henri, ils avancèrent entre les branches. […], ils pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu’il fallait connaître et que le jeune homme appelait en riant “son cabinet particulier”. » (Maupassant, Une partie de campagne, 1881).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Femme demi-nue couchée: la rose, vers 1872. Huile sur toile, 29,5 x 25,0 cm. Paris, musée d'Orsay.
Auguste Renoir (1841-1919). La Nymphe à la source, 1869-1870. Huile sur toile.
Londres, The National Gallery, achat, 1951.

Malgré l'assimilation de la jeune femme à une figure mythologique de source, ce nu frappe par son rejet de l'idéalisation. Il s'agit vraisemblablement de Lise Tréhot, dont le corps dépeint avec réalisme semble bien loin de celui des Vénus académiques de Cabanel et Bouguereau. Comme dans certains tableaux de Manet, la jeune femme, consciente de sa nudité, soutient le regard du spectateur. Elle assume son statut de modèle posant pour le peintre qui est aussi son amant.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Le Garçon au chat, 1868. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, achat en vente publique avec le concours de Philippe Meyer, 1992.

Ce tableau est l'un des plus étranges du début de carrière de Renoir. Aucun prétexte historique ou mythologique ne justifie la nudité du jeune modèle, même si sa pose évoque certaines représentations du dieu Éros/Cupidon. Avec sa lumière froide et sa pâte épaisse, l'œuvre témoigne de l'influence du réalisme cru de Courbet et Manet. Renoir tempère cependant ce que la mise en scène pourrait avoir d'austère en insistant sur le geste d'affection du garçon pour l'animal, qui introduit un sentiment de tendresse et d'intimité à la scène. Le modèle masculin est peut-être Félix, jeune frère de Lise Tréhot.
 
Parmigianino (1503-1540). Cupidon sculptant son arc, vers 1534-1539 (reproduction). Huile sur bois. Vienne, Kunsthistorisches museum, Gemäldegaleriel.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Grenouillère, 1869. Huile sur toile, 66,5 × 81 cm. Stockholm, Nationalmuseum, don 1924, donateur inconnu, par l’intermédiaire des Nationalmusei Vänner. Foto: Anna Danielsson / Nationalmuseum.

À l’été 1869, Renoir installe son chevalet à Croissy avec Monet, devant les bains de la Grenouillère, pour préparer un grand tableau pour le Salon. Finalement, seules des études seront réalisées. Le travail en plein air et la complexité du motif poussent Renoir à libérer sa touche et à éclaircir sa palette, faisant de ces œuvres un jalon essentiel dans l’invention de l’impressionnisme. Renoir est séduit par ce site à la mode, couru par la jeunesse et réputé pour sa mixité sociale et ses mœurs libres. Il dresse un portrait flatteur de la foule, alors que certains auteurs (notamment Maupassant) la décrivent alors comme interlope et vulgaire.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Frédéric Bazille, 1867. Huile sur toile, 105,0 x 73,5 cm. Paris, musée d’Orsay – Dépôt musée Fabre, Montpellier. Legs Marc Bazille, 1924. © photo: Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt.

Dans ce portrait fidèle du grand Bazille courbé devant son chevalet, le regard de Renoir est plein de sympathie. Cadrée au plus près du sujet, l'œuvre nous procure le sentiment d'être dans l'intimité de l'atelier. Il faut imaginer qu'aux côtés des deux hommes se trouve Sisley, qui a peint la même nature morte que Bazille. Monet est présent aussi à travers les tableaux accrochés sur les murs. Il utilisait cet atelier pour parfois y entreposer ses toiles. Parmi les impressionnistes, Renoir est celui qui a le plus souvent pris ses amis pour modèles.
Le cabaret de la mère Antony (1/2)


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Le cabaret de la mère Antony (2/2)


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2 - FÊTES GALANTES

Scénographie

Dans les années 1870, et particulièrement entre 1874 et 1877, alors qu’il participe aux expositions du groupe impressionniste, Renoir approfondit ses recherches sur la représentation des figures dans le paysage. Il peint notamment à Montmartre, quartier de Paris encore champêtre et populaire, où il loue une maison en 1876. Il fait poser ses amis et modèles dans son jardin ou au bal du Moulin de la Galette, qui lui inspire son œuvre la plus ambitieuse de la décennie.

Dans ses tableaux de couples ou de groupes, Renoir se garde de toute anecdote sentimentale ou grivoise. Il célèbre la liberté et l’égalité dans les échanges amoureux et une forme de «camaraderie» (selon les mots de son ami Rivière) entre les sexes, réactivant par-là l’esprit des fêtes galantes de Watteau et Fragonard, artistes qu’il admire.

Chez Renoir, cette vision harmonieuse des relations hommes-femmes s’offre en modèle pour l’ensemble des rapports humains, à l’heure où la société française, qui se remet tout juste du traumatisme de la défaite de 1870 et de la guerre civile de la Commune, reste marquée par de nombreuses divisions et violences sociales et sexuelles. Par son pinceau aérien et ses couleurs éclatantes, Renoir magnifie le peuple, sa résilience, ses «sentiments délicats» et ses modes de sociabilité, alors critiqués par la morale bourgeoise.


 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Belle Saison (La Conversation), 1872. Huile sur toile. Collection particulière.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Chemin montant dans les hautes herbes, vers 1875. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, don de Charles Comiot par l'intermédiaire de la Société des amis du Louvre, 1926.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Femme à l'ombrelle dans un jardin, 1875. Huile sur toile. Madrid, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza.

Les vues de jardin de Renoir, souvent peuplées de couples, associent deux problématiques centrales de l'impressionnisme: la représentation de figures en plein air et l'actualisation du genre du paysage. L'artiste se distingue par son goût pour les jardins clos et un peu sauvages, les compositions denses, presque sans horizon et sans ciel, où la végétation déborde. Par l'usage d'une multitude de touches juxtaposées, la richesse de la palette et la place importante accordée aux fleurs, ces œuvres atteignent une qualité de vibration lumineuse et colorée inédite.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Femme à l’ombrelle et enfant dans un paysage ensoleillé, c. 1874-1876. Huile sur toile, 47 × 56,2 cm. Boston, Museum of Fine Arts, legs de John T. Spaulding. Photographie © 2026 Museum of Fine Arts, Boston.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Vue de Bougival, 1873. Huile sur toile. Milwaukee, Milwaukee Art Museum, don de Jane Bradley Pettit.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Balançoire, 1876. Huile sur toile, 92,0 x 73,0 cm. Paris, musée d’Orsay, legs Gustave Caillebotte, 1896. © photo: RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmid.

Renoir fait poser ses amis dans le jardin de sa maison à Montmartre. Au sujet du tableau, Rivière écrit en 1877: «Il faut remonter jusqu'à Watteau pour retrouver un charme analogue à celui dont La Balançoire est empreinte. On y reconnaît quelque chose du Voyage à Cythère avec une note particulière au XIXe siècle». Comme Watteau, Renoir laisse planer un certain flou sur les relations entre les figures et la nature de leurs sentiments. La présence d'une petite fille étonne. Est-ce une allusion aux nombreux enfants de la Butte «nés par suite de rencontre sous les ailes du Moulin» et livrés à eux-mêmes? L'artiste se garde de tout récit trop évident et de tout commentaire moral, pour célébrer la beauté d'un moment suspendu.
 
Jean-Antoine Watteau (1684-1721). Pèlerinage à l'Île de Cythère, 1717, huile sur toile (reproduction). Paris, musée du Louvre, Département des Peintures.
Auguste Renoir (1841-1919). Bal du moulin de la Galette, 1876 Huile sur toile, 131,5 x 176,5 cm.
Paris, musée d’Orsay. Legs Gustave Caillebotte, 1896. © photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau.


Ce tableau peint en plein air est le plus complexe jamais peint par Renoir à cette date. Il représente à la fois un défi en termes d’étude de la lumière que de composition, au vu du nombre très important de figures. Par sa touche fluide, sa gamme de tons bleutés et son vocabulaire de gestes enveloppants, l’artiste donne à la scène un sentiment de grande unité. Cette unité est à la fois picturale et sociale, Renoir se plaisant à montrer les liens heureux entre hommes et femmes, adultes et enfants, bourgeois et ouvriers. Renoir fait notamment disparaître ce qu’il pourrait y avoir de rapport de domination entre les sexes (de jeunes hommes aisés venant s’amuser auprès de jeunes ouvrières qui, elles, cherchent une forme d’élévation sociale) pour célébrer la beauté d’un après-midi d’été.

 
Auguste Renoir (1841-1919). Étude, dit aussi Torse de femme au soleil, vers 1876. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, legs Gustave Caillebotte, 1896.

En plein air, dans son jardin, Renoir peint un modèle dévêtu, peut-être Henriette Henriot ou Anna Leboeuf. Placé dans l'ombre, le corps reste lumineux et se colore de toutes les teintes du paysage alentour. Pour rendre son impression, l'artiste use d'une touche très fluide et fragmentée qui dissout les contours. Se dégage de cette œuvre très expérimentale un fort sentiment d'intimité et de sensualité, mais aussi de liberté vis-à-vis des conventions aussi bien artistiques que sociales de l'époque. Bravant la critique, Renoir signe et expose le tableau en 1876 sous le titre Étude.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Confidences (La Tonnelle), vers 1875. Huile sur toile. Portland, Maine, Portland Museum of Art, The Joan Whitney Payson. Collection, don de John Whitney Payson.

Loin de certaines scènes de violence que l'on trouve à la même époque dans la peinture académique ou même chez Cézanne et Degas, Renoir montre toujours des couples heureux et complices. Ici, les corps de l'homme et de la femme se sont rapprochés au point de former un groupe uni, leurs regards sont tournés dans la même direction. L'artiste ne représente pas non plus l'amour passion ou la sexualité, sa vision de l'amour restant très pudique. Les protagonistes sont la jeune actrice Henriette Henriot, son principal modèle féminin entre 1874 et 1876, avec laquelle il a peut-être eu une relation, et l'artiste et ami Franc-Lamy.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Confidences, vers 1876-1878. Huile sur toile. Winterthour, Collection Oskar Reinhart «Am Römerholz». Département fédéral de l'Intérieur, Office fédéral de la Culture OFC.

Renoir ne peint pas des modèles professionnels mais demande à des jeunes ouvrières, couturières, fleuristes, lingères... de poser pour lui. Son ami le critique d'art Georges Rivière en parle comme de jeunes montmartroises dont l'artiste «ne voyait que la grâce de la jeunesse, la naïveté, la candeur de leur âge, bien qu'elles ne fussent souvent ni jolies, ni candides et qu'il le sût bien». Dans ce tableau, il s'agit peut-être de Jeanne et Estelle (modèles connus uniquement par leurs prénoms), jeunes sœurs de seize et quatorze ans, que l'on retrouve au premier plan du Bal du Moulin de la Galette.
 
Cartel pour le jeune public.
Scénographie
 
Auguste Renoir (1841-1919). Camille Monet et son fils, 1874. Huile sur toile. Washington, National Gallery of Art, Ailsa Mellon Bruce Collection.

Le thème de la mère à l'enfant, qui s'imposera dans l'œuvre tardif de Renoir, fait une timide apparition dans les années 1870. L'artiste représente notamment l'épouse de Monet, Camille Doncieux, et leur fils Jean dans leur jardin d'Argenteuil, où Renoir leur rend visite à plusieurs reprises. Dans ces tableaux, il recherche un effet de fusion et d'unité entre les figures, et entre celles-ci et le paysage.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Portrait d'un jeune homme et d'une fille, 1878. Huile sur toile. Paris, musée de l'Orangerie, achat, 1863.
 
Cartel pour le jeune public (tableau ci-dessus).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Le Printemps, dit aussi La Conversation, 1876. Huile sur toile. Collection particulière.

Ce tableau est sans doute peint dans un jardin potager à Montmartre. Renoir y représente une jeune femme derrière une barrière, conversant avec un jeune homme. Cette séparation ajoute une pointe de tension à la conversation que l'on devine courtoise. Comme souvent chez Renoir, l'expression des sentiments réside moins dans les attitudes et expressions des personnages, très retenues, que dans la luxuriance du paysage en fleurs.
Vitrines - Bal du Moulin de la Galette (1/4)

 
Vitrines - Bal du Moulin de la Galette (2/4)

 
 
Vitrines - Bal du Moulin de la Galette (3/4)

 
Vitrines - Bal du Moulin de la Galette (4/4)

 


3 - RENCONTRES EN VILLE

Scénographie

Renoir a grandi au cœur de la capitale, près du Louvre, avec ses parents et ses quatre frères et sœurs. Dès les années 1860, il se fait le témoin par sa peinture des transformations de la ville, mais c’est surtout vers 1875-1880 que la vie parisienne devient pour lui une source d’inspiration majeure.

Renoir est l’un des premiers à représenter dans des formats ambitieux, qui ne sont plus ceux de la peinture de genre, des sujets comme une loge d’opéra ou une rue. Il s’intéresse en effet surtout aux espaces publics – boulevard, café, restaurant, théâtre – qui sont aussi des espaces de mixité et de séduction. À l’opposé de Manet, Degas et des écrivains naturalistes qui insistent sur la solitude ou bien le caractère transactionnel et tarifé des relations hommes-femmes, Renoir dépeint la ville comme un lieu d’heureuses rencontres et d’échanges spontanés.

L’artiste représente aussi l’intérieur de l’appartement-atelier qu’il occupe rue Saint-Georges de 1873 à 1883 et qui devient parfois un véritable salon. Entouré de ses amis et de ses modèles favoris, il réalise un ensemble de petits formats aux cadrages novateurs qui célèbrent l’art de la conversation, c’est-à-dire le plaisir de créer du lien par la parole et l’écoute.

 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Dans l’atelier, 1876-1877. Huile sur toile, 36,83 × 27,94 cm. Dallas, Dallas Museum of Art, The Wendy and Emery Reves Collection, 1985. Image courtesy Dallas Museum of Art.

Renoir saisit ici avec bienveillance le duo formé par son ami Rivière et Margot (pseudonyme d'Anna Leboeuf), jeune ouvrière montmartroise et l'un de ses modèles préférés. Rivière la décrit comme «le type canaille de la faubourienne», manquant souvent ses séances de pose pour aller s'amuser avec des «jeunes voyous». Lorsqu'elle tombe gravement malade à l’âge de vingt-trois ans, Renoir essaye de la faire soigner par le docteur Gachet. Très affecté par sa mort prématurée, il organise ses obsèques. La jeune femme avait eu un enfant, qui revendiqua plus tard être le fils de Renoir.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Au théâtre (La Première Sortie), 1876-1877. Huile sur toile, 65 × 49,5 cm. Londres, The National Gallery, achat, Courtauld Fund, 1923. Image © The National Gallery, London. All rights reserved.

Le théâtre joue un rôle clé dans la vie sociale parisienne: on y va moins pour assister aux spectacles que pour observer les échanges mondains et les toilettes des spectatrices. Motif très répandu dans la presse populaire, la loge est associée aux liaisons romantiques. Il apparaît dans la peinture impressionniste en 1874, lorsque Renoir présente La Loge à la première exposition du groupe. Dans Au théâtre l'artiste joue de l'effet inattendu de rupture d'échelle entre la jeune fille de profil au premier plan et une foule de petites figures à l'arrière-plan: certaines semblent la regarder.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Loge, 1874 (reproduction). Huile sur toile. Londres, The Courtauld (Samuel Courtauld trust).
 
Cartel pour le jeune public (tableau ci-dessus).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Une loge à l’Opéra, 1880. Huile sur toile, 99,4 × 80,7 cm. Williamstown, Clark Art Institute. Acquis par Sterling et Francine Clark avant 1955. Image courtesy Clark Art Institute.

Une radiographie de ce tableau nous montre qu’au départ Renoir avait peint un couple, mais qu’il a ensuite modifié sa composition. Il évacue toute figure masculine, mais la présence des fleurs nous rappelle qu’un admirateur n’est pas loin. Peut-être est-ce le spectateur lui-même, inclut dans l’espace de la loge? Même si les deux figures sont tournées dans des sens différents, Renoir prend soin de les relier très étroitement, à la fois par le jeu des couleurs qui se répondent (blanc et noir) que par les gestes qui créent un mouvement circulaire et continu à l’intérieur du tableau.
Scénographie
 
Auguste Renoir (1841-1919). Madame Darras, étude pour Allée cavalière au bois de Boulogne, vers 1868. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, don baronne Eva Gebhard-Gourgaud, 1965.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Jeune femme à la voilette, vers 1875-1876. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, legs M. et Mme Raymond Koechlin, 1931.

À côté de ses scènes de rue, Renoir se concentre parfois sur une seule silhouette ou sur un visage de jeune femme, rendu avec une impression de naturel et de mouvement suggérant une rencontre furtive dans l'espace public. Si Madame Darras (ci-contre) est une étude pour un portrait de commande de plus grand format, et Jeune femme de profil (ci-dessous, à gauche) une esquisse, Jeune femme à la voilette est bien une œuvre achevée. Avec cette femme peinte de trois quart-dos, le visage couvert d'une voilette, cette composition est l'une des plus mystérieuses de Renoir. L'artiste dissimule en effet très rarement les visages et les expressions de ses figures.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Jeune femme de profil (Nini Lopez ?), 1878. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, don Paul Gachet, 1951.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Liseuse, 1874-1876. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, legs Gustave Caillebotte, 1896.

La blonde Nini Lopez, avec la brune Anna Leboeuf, est le modèle de prédilection de Renoir dans la seconde moitié des années 1870. Rivière en parle ainsi: «C'était le modèle idéal: ponctuelle, sérieuse, discrète, elle ne tenait pas plus de place qu'un chat dans l'atelier. Elle semblait s'y plaire et ne se pressait pas, la séance terminée, de quitter le fauteuil où elle se tenait penchée sur un travail de couture ou lisant un roman déniché dans un coin [..]. Nous ne connaissions à peu près rien de la vie de Nini.» Les informations manquent encore aujourd'hui sur ce modèle.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Jeunes filles, vers 1875-1879. Huile sur toile. Copenhague, Ny Carlsberg Glyptotek.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Conversation, 1878. Huile sur toile, 45 × 38 cm. Stockholm, Nationalmuseum, acheté en 1918 avec la contribution de Conrad Pineus et G.A. Kyhlberger. Foto: Erik Cornelius / Nationalmuseum.

Ce tableau reprend le motif des conversations galantes du XVIIIe siècle français cher à Renoir. Dans un intérieur ou un café, un homme (Cordey) écoute une jeune femme (Anna Leboeuf, « Margot ») qui semble lui exposer quelques arguments. «Mes modèles à moi ne pensent pas», aimait dire Renoir à la fin de sa vie. Pourtant, ces petites toiles au caractère intimiste, destinées au cercle restreint de ses proches plutôt qu’au marché de l’art, montrent une réalité différente, où la femme n’est pas seulement objet passif soumis au regard, mais active dans les interactions intellectuelles.
Auguste Renoir (1841-1919). Le Pont des Arts, Paris, 1867-1868. Huile sur toile, 60,9 × 100,3 cm.
Pasadena, Norton Simon Museum, The Norton Simon Foundation. Photography by Gerard Vuilleumier.


Renoir, qui a grandi dans un quartier populaire du vieux Paris près du Louvre, porte un regard critique sur les travaux de modernisation lancés sous le Second Empire, synonymes pour lui de destructions et d'uniformisation. Ici, il associe harmonieusement les monuments anciens (l’Institut) et nouveaux (les théâtres de la place du Châtelet). Il célèbre aussi la ville du loisir et du tourisme (des bateaux omnibus sur la Seine transportent le public de l'Exposition universelle de 1867). La lumière claire, les touches de couleurs vives des crinolines, le mouvement des passants, donnent à la scène un air de fête caractéristique de son œuvre.
 
Cartel pour le jeune public (tableau ci-dessus).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Au coin de la cheminée (La Conversation; Rivière et Margot),  1875. Huile sur toile. Stuttgart, Staatsgalerie, acquis avec des fonds de loterie, 1959.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Les Grands Boulevards, 1875. Huile sur toile 52,1 × 63,5 cm. Philadelphie, Philadelphia Museum of Art, The Henry P. McIlhenny Collection, à la mémoire de Frances P. McIlhenny. Image courtesy of the Philadelphia Museum of Art.

Dans ses vues urbaines des années 1870, Renoir s'intéresse surtout à l'animation des nouveaux boulevards. L'artiste place son chevalet au bord du trottoir et s'immerge dans la foule pour mieux en rendre le mouvement. Sa vision de l'espace public est harmonieuse, à l'ombre des arbres qui masquent opportunément l'architecture haussmannienne: les groupes conversent, se croisent et les passants traversent la chaussée sans heurts. La composition est basée sur un équilibre entre ombre et lumière, tons chauds et froids, stabilité et mouvement.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Bouquet dans une loge, vers 1880.  Huile sur toile. Paris, musée de l'Orangerie, achat, 1959.

Le bouquet de fleurs tenu par de jeunes femmes dans des loges est un détail fréquent de l'iconographie théâtrale, comme on peut le voir dans les autres tableaux de cette salle. Il sert le plus souvent à faire allusion à une aventure galante, un admirateur ayant offert les fleurs à l'objet de son affection, avant ou pendant le spectacle. Dans cette nature morte, Renoir se concentre sur un magnifique bouquet de roses à peine écloses abandonné sur une banquette de théâtre, véritable symbole des amours en fleur.
Scénographie
 
Auguste Renoir (1841-1919). Au café, 1877. Huile sur toile. Collection de la famille McCaw.

À l'instar de Manet et Degas, Renoir s'intéresse au café comme lieu emblématique de la modernité urbaine. Mais contrairement à eux qui usent de ce décor pour souligner le sentiment de solitude de leurs modèles, Renoir le célèbre comme un lieu de vie, de discussion et de mixité sociale. Il rapproche ici la silhouette d'une femme seule (peut-être une prostituée) d'un couple bourgeois. Bien qu'ils n'interagissent pas et qu'ils appartiennent visiblement à deux classes différentes, les trois figures partagent la même table le temps d'une soirée.
 
Edgar Degas (1834-1917). Dans un café, dit aussi L'absinthe, entre 1875 et 1876 (reproduction).  Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, legs du comte Isaac de Camondo, 1911. © Musée d'Orsay.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Chez Renoir, rue Saint- Georges, 1876. Huile sur toile, 46 × 38,1 cm. Pasadena, Norton Simon Museum, Norton. Simon Art Foundation. Photography by Gerard Vuilleumier.

Malgré son petit format, ce tableau figurant l'appartement de Renoir rue Saint-Georges réunit un ensemble important de figures dans une composition complexe. Dans un espace resserré, donnant à la scène un aspect intime et chaleureux, l'artiste dispose ses plus proches amis dans des poses variées et naturelles, et les relie les uns aux autres dans un esprit de communauté. Sont reconnaissables, au centre, son futur biographe, le critique d'art Georges Rivière; à sa droite, Pierre Lestringuez, fonctionnaire; de l'autre côté, le peintre Camille Pissarro de profil et, devant lui le musicien Ernest-Jean Cabaner: au premier plan, le peintre Frédéric Cordey.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Chez la modiste,  1878. Huile sur toile. Cambridge, Harvard Art Museums / Fogg Museum, legs d'Annie Swan Coburn.


4 - UNE PARTIE DE CAMPAGNE

Scénographie

Renoir explore le monde des divertissements en bord de Seine dès les années 1860, pour y revenir surtout la décennie suivante, se focalisant sur Chatou, le restaurant Fournaise et l’univers du canotage. Sa vision du sujet se distingue de l’imagerie populaire et de la littérature du moment, qui mettent l’accent sur le caractère débraillé voire débauché de ces lieux où l’on exhibe ses bras nus, danse, boit, chante... Chez Renoir, les corps et les convenances sociales sont relâchés mais sans excès. Dominent une douceur de vivre ainsi que la célébration du temps du loisir et des liens humains.

Le thème du repas s’affirme comme une source d’inspiration majeure pour ses compositions les plus originales, particulièrement Le Déjeuner des canotiers, son œuvre la plus complexe de la période. «Il faut de temps en temps tenter des choses au-dessus de ses forces», écrit-il alors. Le tableau se veut à la fois un manifeste moderne (personne avant lui n’a jamais représenté ce sujet dans un tel format) et une actualisation des Noces de Cana de Véronèse («le chef d’œuvre par excellence» selon l’artiste). Chez Renoir, ce banquet contemporain est une métaphore de l’harmonie sociale dont il rêve mais aussi des satisfactions sensuelles procurées par la peinture.

 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Fin du déjeuner, 1879. Huile sur toile 100,5 × 81,3 cm. Francfort-sur-le-Main, Städel Museum, acquis en 1910. © photo: Image courtesy Städel Museum, Frankfurt am Main.

Dans cette composition Renoir se plaît à décrire avec soin les toilettes élégantes et la belle nature morte. Les tissus blancs chatoient, les bijoux et le verre brillent. Le sujet, un couple de convives rejoint par une autre femme, permet aussi à Renoir un intéressant travail sur la disposition des figures. Il réunit les deux femmes mais joue du contraste de leurs costumes clairs et sombres, et en face coupe abruptement la silhouette de l'homme. Le tableau a été peint au café «Aux Billards de Bois» à Montmartre. La femme rousse serait l'actrice Ellen Andrée, et l'homme Tony Flornoy, fils d'un industriel et amateur de Renoir.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Le Déjeuner, 1875. Huile sur toile, 49,2 × 60 cm. Philadelphie, The Barnes Foundation. Image © 2026 The Barnes Foundation.

À l'encontre de la vision à la fois dionysiaque et moralisatrice de ses contemporains, Renoir peint le monde du canotage avec délicatesse et pudeur. S'il y a du vin sur la table, Renoir ne représente jamais l'ivresse ou l'abandon total des sens. Au flou de la touche impressionniste répond celui qui voile les relations unissant les figures, et qui fait tout autant la modernité de ces scènes. C'est véritablement par la richesse et l'harmonie des couleurs (notamment les vifs contrastes de bleus et d'orangés, de verts et de rouges) que le peintre exprime un sentiment d'exaltation et de félicité.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Jeune femme sur la terrasse du restaurant Fournaise, 1879. Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, don David David-Weill 1937.

Ce tableau montre la terrasse du restaurant Fournaise avec sa balustrade en fonte sur laquelle se tient peut-être l'actrice Ellen Andrée. Elle pose aussi en robe claire la même année dans La Fin du déjeuner (voir ci-dessus). Proche de Degas et Manet, l'actrice incarne dans leurs tableaux la prostitution, la solitude et l'ennui. Chez Renoir, elle n'est solitaire qu'en apparence: son regard enjoué porte vers l'extérieur de la composition et la position des couverts et de la serviette suggèrent que le déjeuner à venir sera joyeux car partagé.
Auguste Renoir (1841-1919). Le Déjeuner des Canotiers, 1880-1881. Huile sur toile 130,2 × 175,6 cm.
Washington D.C., The Phillips Collection, achat 1923. Photo Courtesy of The Phillips Collection, Washington, D.C.


L’artiste saisit, à la fin de l’été, la décontraction des corps et les conversations informelles qui accompagnent la fin d’un repas sur la terrasse d’un restaurant populaire de banlieue. Le lieu est fréquenté par de séduisants canotiers, de jeunes actrices venues de Paris, des écrivains, journalistes, des mécènes, etc. toute une population qui constitue alors le monde de Renoir. Particulièrement complexe par son nombre de figures et son format, cette composition représente pour l’artiste un effort de conception comparable à la réalisation d’une peinture d’Histoire. Les poses sont variées et naturelles et tous les personnages sont reliés entre eux par les gestes, les regards ou les couleurs. Comme le dira Renoir à la fin de sa vie: «Je voudrais dans mes peintures qu’il n’y ait pas une seule couleur qui frappe l’œil, que tout se soude».
 
Auguste Renoir (1841-1919). Aline Charigot au chien, 1880. Huile sur toile. Collection particulière.

Originaire du village d'Essoyes en Champagne, Aline Charigot gagne Paris en 1874 pour travailler comme couturière. Renoir la rencontre sans doute vers 1879. Elle a vingt ans, et l'artiste trente-huit. Aline devient sa maîtresse et son modèle. Jean Renoir raconte: «II semble que les amoureux aient presque entièrement vécu au bord de la Seine. Le restaurant Fournaise était leur lieu de rendez-vous». L'artiste la fait poser pour Le Déjeuner des canotiers mais s'isole aussi avec elle pour peindre ce petit tableau où elle semble blottie dans la végétation.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Seine à Chatou, 1881. Huile sur toile. Boston, Museum of Fine Arts, don d'Arthur Brewster Emmons.

Régulièrement, Renoir peint des paysages «purs» ou habités de quelques rares silhouettes. Comme dans ses jardins montmartrois, il privilégie les compositions denses, asymétriques et presque sans ciel, en faisant usage d'une grande variété de touches, longues et fluides ou courtes et papillotantes. Les couleurs, rivalisant de luminosité, sont rendues plus vibrantes encore par leurs contrastes. Ce paysage témoigne du véritable amour de Renoir pour les infinies nuances de couleurs de la nature, mais aussi d'un rêve de fusion harmonieuse entre l'homme et son environnement.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Au bord de l'eau, 1879-1880. Huile sur toile. Chicago, The Art Institute of Chicago, Potter Palmer Collection.

Dans ce tableau, peut-être peint sur les bords du lac d'Enghien où au bois de Boulogne, Renoir rapproche visuellement le premier plan, avec ses figures dans l'ombre, et l'arrière-plan, avec son paysage ensoleillé. Le sentiment d'immersion, voire de fusion entre les personnages et la nature luxuriante, contraste avec la distance qui semble exister entre l'homme et la petite fille. Est-ce un père et sa fille? un canotier et une enfant venue au restaurant en famille? Il s'agit de la seule œuvre de Renoir représentant ainsi un homme et un enfant, les figures paternelles étant singulièrement absentes de sa peinture.
 
Auguste Renoir (1841-1919). La Yole, 1875. Huile sur toile 71 × 92 cm. Londres, The National Gallery, achat. Image © The National Gallery, London. All rights reserved.

Cette peinture, l'une des plus impressionnistes de Renoir par sa touche papillotante et ses couleurs claires, est une ode à la vie en plein air et à la beauté de ce coin de banlieue, où semblent cohabiter harmonieusement nature et activités humaines. L'œuvre est originale car elle ne montre pas une canotière à l'ombrelle conduite par un rameur mais deux femmes dans un bateau. Allusion aux amours saphiques telles qu'évoqués par Maupassant (La Femme de Paul, 1881)? Interrogé sur le sujet, Renoir dira: «On voyait bien, de temps en temps, à la Grenouillère, deux femmes s'embrasser sur la bouche, mais ce qu'elles avaient l'air sain!»
Auguste Renoir (1841-1919). Les Canotiers à Chatou, 1879. Huile sur toile 81,2 × 100,2 cm.
Washington, National Gallery of Art, don de Sam A. Lewisohn. Image courtesy of the National Gallery of Art, Washington.

Selon Jean Renoir, fils du peintre, la jeune femme sur ce tableau est sa mère, Aline Charigot, qui commence tout juste à poser pour lui: son père «aimait son adresse», elle qui «adorait ramer et était constamment sur l'eau». L'identité des trois hommes est plus incertaine et la mise en scène ne permet pas de savoir qui forme un couple avec qui, et qui prendra place dans le siège vide du canot. Le point de vue décentré et en légère plongée, la touche rapide et esquissée, les contrastes de tons vifs, font de ce tableau l'un des plus expérimentaux et étonnants de cette période.
 
Cartel pour le jeune public (tableau ci-dessus).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Les Canotiers, 1875. Huile sur toile 55 × 65,9 cm. Chicago, The Art Institute of Chicago, Potter Palmer Collection. Image courtesy of the Art Institute of Chicago.

Chez Renoir, le thème du repas est associé à la convivialité populaire et aux relations apaisées entre hommes et femmes. Ici l'artiste s'est installé à la table d'un trio de jeunes et beaux canotiers dont les costumes font écho à ceux des rameurs du second plan. La tonnelle qui les sépare crée un sentiment d'intimité avec les figures et structure la composition tout en laissant les couleurs et les formes des deux plans s'interpénétrer. La jeune femme de dos est vraisemblablement Alphonsine Papillon (née Fournaise), fille du propriétaire des lieux.
Vitrines - Le Déjeuner des canotiers (1/4).

Vitrines - Le Déjeuner des canotiers (2/4).

 
Vitrines - Le Déjeuner des canotiers (3/4).

 
Vitrines - Le Déjeuner des canotiers (4/4).



5 - FEMMES ET ENFANTS, FRÈRES ET SŒURS

Scénographie

Les figures d’enfants sont peu présentes dans les scènes de la vie moderne de Renoir. Isolées, sans véritable parent, elles semblent interroger la notion même de famille, faisant écho à la propre situation de l’artiste. Mais ces figures personnifient aussi souvent dans ses œuvres une forme d’innocence du regard et de candeur des sentiments, vers lesquelles semble tendre toute sa peinture.

Au début des années 1880, des commandes de portraits de famille ou de fratries poussent cependant le peintre à explorer cette autre forme d’amour. Il réalise notamment ceux des enfants de son marchand Durand-Ruel et de son mécène Bérard. Malgré le cadre bourgeois de ces commandes, qui impose de la retenue, Renoir leur insuffle un sentiment d’intimité et d’affection qui tranche avec la production de l’époque. L’artiste s’intéresse aussi à la figure de la femme à l’enfant, annonçant l’image de sa compagne Aline allaitant leur fils Pierre, dont la naissance en 1885 constitue un moment charnière dans sa vie et son œuvre.

À la même période, l’artiste prend progressivement ses distances avec l’impressionnisme pour réintroduire de la stabilité et de la solidité dans sa manière de peindre, surtout après son voyage en Italie en 1881-1882.


 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Maternité, 1865 (reproduction). Huile sur toile. Paris, musée d'Orsay, dation, 1998. Cette œuvre est visible dans l'exposition Renoir dessinateur présentée actuellement au musée d'Orsay.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Jeune mère, 1881. Huile sur toile, 121,3 × 85,7 cm. Philadelphie, The Barnes Foundation. Image © 2026 The Barnes Foundation.

Renoir réalise ce tableau lors de son premier voyage en Italie. Son intérêt pour le sujet de la mère à l’enfant vient sans doute de son admiration des madones de Raphaël, dont il apprécie la simplicité et l’expression de tendresse. L’artiste transpose néanmoins le sujet religieux dans un environnement moderne, profane et populaire. Le motif permet à Renoir de poursuivre ses recherches sur l’idée du groupe (deux figures qui n’en forment plus qu’une), mais aussi sur l’équilibre entre les couleurs froides et chaudes. Cette nouvelle iconographie témoigne d’une vision plus conservatrice du peintre quant au rôle des femmes dans la société.
 
Raphaël (1488-1520). Vierge à la chaise, vers 1512 (reproduction). Huile sur toile. Florence, Palais Pitti. SCALA, Florence - Courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali e del Turismo.
Scénographie
 
Auguste Renoir (1841-1919). Croquis de têtes (Les Enfants Bérard), 1881. Huile sur toile, 62,6 × 81,9 cm. Williamstown, Clark Art Institute. Acquis par Sterling et Francine Clark avant 1955. © photo : Image courtesy Clark Art Institute.

Au fil de ses séjours au château de Wargemont, près de Dieppe, chez son ami et mécène Paul Bérard, Renoir réalise un important ensemble de portraits et de scènes enfantines. Ce tableau, qui réunit un ensemble d’études peintes prises sur le vif d’après l’ensemble des enfants (âgé d’un à treize ans), est le plus intime et original de la série. Par son attention aux différentes expressions propres à chaque âge et par la douceur de sa touche, l’œuvre traduit l’affection palpable du peintre pour ses jeunes modèles. Renoir considère le tableau comme achevé et l’expose dès 1883 sous le titre Croquis de têtes.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Charles et Georges Durand-Ruel, 1882. Huile sur toile, 61 × 81 cm. Collection particulière. Photo Archives Durand-Ruel. © Durand-Ruel & Cie.

En 1882, Renoir est invité par son marchand Paul Durand-Ruel à passer le mois d'août avec sa famille à Dieppe. Il y exécute quatre portraits de ses cinq enfants. Dans ce tableau posent les deux fils cadets, Charles (17 ans, à gauche) et Georges (16 ans, à droite). Le cadrage rapproché, qui nous inclut dans la scène, les poses décontractées et le geste affectueux de l'aîné qui passe son bras derrière le dos du cadet, donnent à ce tableau un caractère tendre et intime inédit dans le genre du portrait masculin au XIXe siècle.
 
Cartel pour le jeune public (tableau ci-dessus).
 
Auguste Renoir (1841-1919). Les Filles de Paul Durand-Ruel, Marie-Thérèse et Jeanne, 1882. Huile sur toile. Norfolk, Chrysler Museum of Art, don de Walter P. Chrysler, Jr, à la mémoire de Thelma Chrysler Foy.

Dans ce portrait commandé par Durand-Ruel, posent ses deux filles, Marie-Thérèse (14 ans) et Jeanne (12 ans). La façon dont Renoir situe ces figures en extérieur et les soumet au jeu impressionniste des taches de lumière et des reflets colorés est inédite pour un portrait bourgeois, où l'attention se concentre normalement sur les figures, le plus souvent placées sur un fond sombre. Comme à son habitude, l'artiste cherche à connecter ses personnages entre eux, ici par la pose de Jeanne, dont la jambe et les bras touchent ceux de sa sœur, et par la couleur de leurs robes.


6 - DANSEURS

Scénographie

À l’été ou à l’automne 1882, Renoir se lance dans un nouveau projet ambitieux: peindre des couples de danseurs de grandeur presque naturelle. Le sujet découle du Bal du Moulin de la Galette, avec lequel il avait introduit le thème de la danse dans la peinture impressionniste, mais aussi du Déjeuner des canotiers, où se lisait déjà une volonté de monumentalisation des figures. L’inspiration vient aussi du plaisir éprouvé par Renoir à voir sa nouvelle compagne, Aline Charigot, danser: «ta mère valsait divinement», racontera l’artiste à son fils Jean.

Après plus d’une décennie à peindre des jeunes gens se promenant, conversant, déjeunant… l’artiste les unit enfin dans la danse, ce moment de la vie publique où les corps des hommes et des femmes sont les plus proches, notamment depuis que les danses dites en «couple fermé» (valse, polka) ont remplacé les danses collectives, comme le quadrille.

L’entreprise est inédite dans l’histoire de la peinture, aucun artiste avant Renoir n’ayant représenté ce sujet dans ces dimensions et donné autant de dignité à des couples anonymes. L’ensemble représente à la fois l’aboutissement triomphal et le chant du cygne de ce thème chez l’artiste.

 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Danse à Bougival, 1883. Huile sur toile, 181,9 × 98,1 cm. Boston, Museum of Fine Arts, Picture Fund. Photograph © 2026 Museum of Fine Arts, Boston.

Renoir accentue ici l'impression de mouvement et de félicité amoureuse: les visages sont rapprochés, les mains se touchent sans gants, la robe et la végétation tournoient… La présence de figures conversant et buvant à l'arrière-plan suggère une atmosphère de joyeuses rencontres et de douce griserie. Renoir prend soin de montrer que les danseurs tournent le dos à cette foule, comme pour dire que rien n'existe plus pour eux que le bonheur de l'instant.
Le tableau n'est cependant pas sans ambiguïtés. La femme porte en effet une alliance, ce qui laisse planer le doute sur la nature de sa relation avec son cavalier. Son expression de rêverie intérieure ajoute aussi un certain mystère. On sait qu'Aline Charigot et Suzanne Valadon ont toutes les deux posé pour elle, et peut-être Alphonse Fournaise pour l'homme.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Danse à la ville, 1883. Huile sur toile 179,7 x 89,1 cm. Paris, musée d’Orsay, Dation, 1978. © photo: Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt.

Danse à la ville et Danse à la campagne sont conçus comme des pendants et exposés ainsi dès 1883. L’artiste joue du contraste entre l’univers plus guindé du bal parisien et celui plus spontané des bals de banlieue. Paul Lhote pose pour l’homme, et Suzanne Valadon, jeune femme issue d’un milieu populaire et travaillant alors comme modèle, pour l’élégante danseuse. Comme dans les autres Danses, Renoir masque les visages des hommes (le spectateur masculin peut ainsi mieux s’identifier) et fait de la femme le centre de l’attention. La pose choisie ici permet de mettre en valeur son profil et sa robe à traîne, comme dans une gravure de mode.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Danse à la campagne, 1883. Huile sur toile, 180,3 x 90,0 cm. Paris, musée d’Orsay, Achat, 1979. © photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt.

Les tableaux des Danses possèdent une certaine dimension narrative. Ici des détails suggèrent que le couple s'est levé à la fin du repas pour danser. Renoir fait poser ses amis: Paul Lhote, de neuf ans plus jeune que lui, ancien militaire, voyageur et homme à femmes, et Aline Charigot. Alors que Renoir, selon Rivière, n'avait «guère l'occasion ni le goût de “faire la fête”», Lhote incarne à ses yeux la figure du séducteur et lui permet de vivre, par procuration, le bonheur de la danse. Le regard d'Aline, tourné vers le spectateur, semble cependant nous dire que l'homme qu'elle aime n'est pas celui qui la fait danser, mais celui qui la peint.
 
Cartel pour le jeune public (tableaux ci-dessus).
 


7 - EMPORTÉS PAR LA FOULE

Scénographie

Après le succès du Déjeuner et des Danses, s’ouvre paradoxalement pour Renoir une période de crise qui va durer jusqu’à la fin des années 1880. Insatisfait de l’impressionnisme, il renie le travail en plein air et tente de se renouveler par le dessin. Il délaisse les sujets contemporains pour se concentrer sur des figures et des nus plus atemporels, passant du statut de peintre des idylles modernes à peintre des baigneuses. En parallèle, Renoir s’établit avec Aline et, en 1885, devient père de famille. Il a 49 ans lorsqu’il épouse la jeune femme en 1890.

Peint pendant cette période de changements, Les Parapluies est le dernier grand tableau de Renoir à sujet urbain et la dernière œuvre où s’exprime pleinement son idéal de modernité heureuse et amoureuse. Le thème lui permet d’unir les thèmes du couple, de la famille et de la foule dans une scène très dense, où les figures, les plans, les formes et les couleurs se font écho, se superposent ou s’interpénètrent. Malgré la cohue et la pluie, l’harmonie, la tendresse et la joie dominent. Une joie de vivre ensemble et d’aimer, de se sentir vivant et de jouir de la beauté du monde à chaque instant, même le plus anodin.


 
Texte du panneau didactique.
 
Auguste Renoir (1841-1919). Les Parapluies, vers 1881-1886. Huile sur toile, 180,3 × 114,9 cm. Londres, The National Gallery, legs Sir Hugh Lane, 1917, en partenariat avec Hugh Lane Gallery, Dublin. Image © The National Gallery, London. All rights reserved.

Le sujet de l’homme abordant une femme dans la rue en lui proposant son parapluie est à la mode dans la presse et les gravures à cette époque. Souvent il s’agit de jeunes «trottins» (filles de milieux populaires employées de magasins de mode et chargées des livraisons), figures associées alors à une forme de disponibilité amoureuse et sexuelle, voire à la prostitution. Renoir déjoue cette interprétation en donnant une place importante à la famille et en dirigeant le regard de la femme vers le spectateur et non vers l’homme. Le tableau est commencé vers 1880 (la partie droite) et achevé pour être exposé en 1886 (la partie gauche et le fond). Entre-temps, la manière de peindre de l’artiste a évolué vers une simplification des formes, des contours précis et des couleurs atténuées. Malgré cette hétérogénéité de style, un sentiment d’unité domine.